Kiki Kienge
Le deux poids, deux mesures du lithium congolais
MANONO, RDC — Dans le dossier explosif du lithium de Manono, l’attention médiatique s’est largement concentrée sur les batailles judiciaires opposant AVZ Minerals, la COMINIERE et les autorités congolaises. Pourtant, un autre dossier soulève des questions tout aussi importantes sur la gouvernance des ressources stratégiques du pays : celui de Tantalex Lithium Resources.
Depuis mars 2017, la société canadienne détient, à travers sa filiale Minocom Mining SAS, le permis d’exploitation des résidus miniers de Manono (PER 13698). Neuf ans plus tard, le projet n’est toujours pas entré en production industrielle de lithium alors que le métal est devenu l’une des matières premières les plus convoitées de la transition énergétique mondiale.
Cette situation soulève une question simple mais politiquement sensible : pourquoi un permis peut-il être conservé pendant près d’une décennie sans exploitation industrielle, alors qu’AVZ Minerals a vu ses propres droits contestés puis retirés malgré l’existence d’études techniques avancées et d’une étude de faisabilité définitive ?
Qui est Tantalex Lithium Resources ?
Fondée au Canada et cotée à la Bourse canadienne, Tantalex Lithium Resources s’est initialement développée autour du tantale avant de se repositionner sur le lithium à mesure que le marché mondial des batteries explosait.
Son principal actif est situé à Manono, dans la province du Tanganyika. Contrairement au projet Roche Dure développé par AVZ Minerals, Tantalex ne cible pas le gisement primaire mais les immenses résidus miniers laissés par l’ancienne exploitation de Géomines.
L’idée est simple : retraiter ces anciens déchets miniers afin d’en extraire du lithium, de l’étain et du tantale encore présents dans les résidus.
Sur le papier, le projet présente plusieurs avantages : les matériaux sont déjà extraits, les infrastructures historiques existent partiellement et les coûts de développement sont théoriquement plus faibles qu’une nouvelle mine.
Un permis d’exploitation accordé avant la maturité du projet ?
C’est ici que les interrogations commencent.
Le permis PER 13698 a été octroyé le 23 mars 2017.
Pourtant, plusieurs années après cette attribution, Tantalex continuait de travailler sur les études censées démontrer la viabilité définitive du projet.
En octobre 2023, la société publiait encore une Preliminary Economic Assessment (PEA), une étude économique préliminaire généralement considérée comme une étape préparatoire à une étude de faisabilité complète.
Quelques mois plus tard, Tantalex annonçait avoir mandaté le groupe d’ingénierie Sedgman Novopro afin de finaliser précisément cette étude de faisabilité.
Autrement dit, six ans après l’obtention du permis d’exploitation, l’étude de faisabilité définitive n’était toujours pas achevée.
La question est donc inévitable : sur quelles bases techniques définitives le permis d’exploitation a-t-il été accordé dès 2017 ?

Le mystère de l’étude environnementale
Un autre point intrigue les observateurs.
Les communications publiques de Tantalex ont longtemps mentionné la poursuite des travaux liés à l’étude d’impact environnemental et social (EIES).
Or, dans la plupart des juridictions minières modernes, les études environnementales et sociales constituent l’un des piliers fondamentaux permettant d’autoriser l’exploitation d’un projet.
L’absence d’informations publiques détaillées sur la finalisation de ces études nourrit aujourd’hui des interrogations parmi certains experts du secteur.
Personne n’affirme qu’il y a eu irrégularité.
Mais beaucoup s’interrogent sur la chronologie des décisions administratives.
Le contraste embarrassant avec AVZ
La comparaison avec AVZ Minerals est particulièrement troublante.
Pendant plus de cinq ans, la société australienne a financé des campagnes massives d’exploration sur le gisement de Roche Dure.
Elle a réalisé des études métallurgiques, des forages, des évaluations économiques et surtout une étude de faisabilité définitive (DFS) reconnue par le marché comme l’une des plus avancées du secteur du lithium africain.
Pourtant, malgré ces investissements et cette maturité technique, AVZ a perdu le contrôle effectif du projet à la suite d’une série de décisions administratives, judiciaires et politiques qui font encore aujourd’hui l’objet d’arbitrages internationaux.
La justification officielle a notamment évoqué les retards dans le développement du projet.
C’est précisément cet argument qui soulève aujourd’hui des interrogations.
Comment un projet disposant d’une étude de faisabilité complète peut-il perdre ses droits pour retard de développement alors qu’un autre projet, détenteur d’un permis depuis 2017, poursuit encore ses études préparatoires plusieurs années après son attribution ?
La COMINIERE au cœur des deux dossiers
La COMINIERE occupe une position singulière dans cette affaire.
Dans le dossier AVZ, l’entreprise publique congolaise est devenue l’un des principaux protagonistes du conflit qui oppose désormais la RDC à plusieurs investisseurs internationaux.
Dans le dossier Tantalex, la COMINIERE est partenaire du projet à travers la structure Minocom Mining SAS.
Cette double présence nourrit inévitablement des interrogations sur l’uniformité des critères appliqués aux différents acteurs opérant à Manono.
Les investisseurs étrangers suivent désormais cette question avec attention.
Car au-delà des aspects juridiques, c’est la prévisibilité du cadre minier congolais qui est en jeu.
Neuf ans d’attente pendant la ruée mondiale vers le lithium
Lorsque le permis de Tantalex a été accordé en 2017, le lithium n’avait pas encore atteint sa valeur stratégique actuelle.
Depuis lors, le marché mondial a été bouleversé.
Les grands constructeurs automobiles se sont lancés dans l’électrification massive de leurs gammes. Les fabricants de batteries ont sécurisé des approvisionnements sur plusieurs continents. Des milliards de dollars ont été investis dans de nouveaux projets miniers.
Pendant cette période, le projet de Tantalex est resté en phase de développement.
Certes, la société a avancé sur plusieurs aspects techniques.
Mais le contraste demeure frappant entre la rapidité de la transformation du marché mondial du lithium et la lenteur de progression du projet de Manono.
Une question de gouvernance plus que de géologie
Le cas Tantalex ne démontre pas nécessairement l’existence d’une irrégularité.
Aucune preuve publique ne permet aujourd’hui de conclure à une violation des règles minières.
Mais il met en lumière une incohérence apparente qui mérite d’être examinée.
D’un côté, un projet disposant d’une étude de faisabilité complète perd ses droits.
De l’autre, un projet bénéficiant d’un permis depuis près de dix ans continue son développement sans avoir atteint la production industrielle.
Pour les investisseurs internationaux, la véritable question n’est peut-être plus de savoir qui exploitera le lithium de Manono.
La question est désormais de savoir si les règles appliquées aux différents opérateurs sont les mêmes pour tous.
Car dans l’économie mondiale des minerais critiques, la crédibilité des institutions vaut parfois autant que les ressources elles-mêmes.















