Kiki Kienge
RDC : l’uranium du Katanga est-il encore exploité clandestinement aujourd’hui ?
Shinkolobwe, dans le Haut-Katanga, demeure l’une des mines les plus mystérieuses et les plus sensibles d’Afrique. C’est de ce gisement que fut extrait l’essentiel de l’uranium utilisé par les États-Unis pour fabriquer la bombe atomique larguée sur Hiroshima en 1945. Officiellement fermée depuis plusieurs décennies et interdite à toute exploitation par décret présidentiel depuis 2004, la mine continue pourtant d’alimenter interrogations, soupçons et controverses.
La question reste entière : l’uranium du Katanga est-il encore exploité clandestinement aujourd’hui ?
Une mine officiellement fermée, mais jamais totalement abandonnée
Après l’indépendance du Congo, les principaux puits uranifères de Shinkolobwe ont été scellés. En 2004, le gouvernement congolais a interdit toute activité minière sur le site après plusieurs accidents meurtriers et en raison des risques radiologiques.
Cependant, plusieurs rapports internationaux soulignent que l’exploitation artisanale n’a jamais complètement disparu dans la région. Des creuseurs continuent de rechercher du cuivre et du cobalt dans les environs de l’ancienne mine, malgré les interdictions et les mesures de sécurité mises en place.
Selon un rapport publié en 2024 par le Center for International Trade and Security, des analyses d’images satellites montrent l’existence de nouvelles excavations artisanales ainsi que plusieurs failles dans le dispositif de sécurisation installé autour du site. Le rapport conclut qu’il existe de « fortes indications » d’activités minières artisanales persistantes à Shinkolobwe.
Les alertes de la société civile
En 2021, l’Agence France-Presse révélait que les autorités provinciales du Haut-Katanga envisageaient de renforcer la surveillance du site après des dénonciations répétées de la société civile.
Paul Kisimba, militant des droits humains basé à Likasi, affirmait alors que des creuseurs artisanaux pénétraient régulièrement dans la concession minière durant la nuit.
» Tous les services de sécurité commis à la surveillance de ce site minier ont failli à leur mission « , déclarait-il à l’AFP. Selon lui, certains agents chargés de la sécurité laisseraient entrer des exploitants clandestins en échange d’argent.
» Ils sont eux-mêmes les premiers à faire entrer nuitamment les creuseurs artisanaux moyennant un paiement, justifiant ça par manque de rations, les autorités ne les ravitaillant pas régulièrement. «
À la suite de ces révélations, les autorités provinciales avaient annoncé l’installation de clôtures supplémentaires, de caméras de surveillance et le renforcement des effectifs de sécurité.
Uranium ou cobalt ?
C’est là que réside toute la difficulté de l’enquête.
La plupart des sources disponibles ne démontrent pas formellement qu’un trafic organisé d’uranium est actuellement en cours à grande échelle. En revanche, elles confirment l’existence d’activités artisanales illégales visant principalement le cuivre et le cobalt, deux minerais dont les prix ont fortement augmenté avec la transition énergétique mondiale.
Or, à Shinkolobwe, les gisements de cuivre, de cobalt et d’uranium sont géologiquement associés. Des minerais contenant des traces ou des concentrations variables d’uranium peuvent donc être extraits lors des activités artisanales.
Plusieurs enquêtes, notamment celles menées par des journalistes français et britanniques depuis les années 2000, ont évoqué des réseaux de contrebande susceptibles d’avoir exporté des minerais radioactifs via la Tanzanie ou d’autres pays voisins. Toutefois, peu de preuves publiques permettent aujourd’hui d’établir avec certitude l’existence d’une filière internationale active d’uranium provenant de Shinkolobwe.
Le mystère des réseaux clandestins
Un autre élément alimente les interrogations : l’identité des acteurs qui profiteraient de ces activités.
Les rapports disponibles évoquent plusieurs hypothèses : creuseurs artisanaux indépendants, réseaux de négociants locaux, complicités au sein de certains services de sécurité et intérêts économiques liés aux minerais stratégiques de la région. Toutefois, aucune enquête judiciaire n’a, à ce jour, démontré publiquement l’existence d’une organisation structurée contrôlant l’extraction clandestine d’uranium à Shinkolobwe.
Le rapport de 2024 souligne également que la faiblesse du contrôle effectif du site et la présence de nombreuses brèches dans le périmètre de sécurité rendent difficile toute affirmation catégorique sur ce qui est réellement extrait et transporté hors de la zone.
Une question toujours sans réponse définitive
Vingt ans après sa fermeture officielle, Shinkolobwe demeure un sujet sensible en République démocratique du Congo.
Les preuves disponibles permettent d’affirmer que des activités minières artisanales illégales persistent dans et autour du site malgré les interdictions. En revanche, il n’existe pas aujourd’hui de preuve publique irréfutable démontrant l’existence d’une exploitation industrielle clandestine de l’uranium.
L’enjeu pour les autorités congolaises, les chercheurs et la société civile reste donc le même : établir avec précision quels minerais sont extraits, par qui, dans quelles quantités et à destination de quels marchés.
Car tant que ces questions resteront sans réponse, l’ombre de l’uranium de Shinkolobwe continuera de planer sur le Katanga.















