Kiki Kienge
La République démocratique du Congo se retrouve au cœur de la rivalité stratégique entre les États-Unis et la Chine, alors que Washington s’inquiète de la place prise par les entreprises chinoises dans l’exploitation et la transformation des minerais critiques congolais.
Dans un rapport publié par le projet Tearline de la National Geospatial-Intelligence Agency (NGA), l’agence américaine estime que les entreprises chinoises contrôlent ou détiennent des participations majoritaires dans 72 % des mines de cuivre et de cobalt de la RDC. Le pays fournit par ailleurs plus de 70 % du cobalt mondial et environ 10 % du cuivre mondial.
Le rapport s’appuie notamment sur l’analyse d’images satellitaires pour examiner l’évolution de trois importants complexes miniers : Sicomines, Tenke Fungurume et Kisanfu, dans le sud-est de la RDC.
Selon la NGA, ces sites ont connu une expansion de leurs capacités de production et de traitement, illustrant le renforcement progressif de la présence chinoise dans le secteur minier congolais. À Sicomines, la production annuelle de cuivre aurait ainsi plus que doublé entre 2017 et 2023, passant de 115.000 tonnes à plus de 206.000 tonnes.
Une dépendance qui inquiète Washington
Pour les États-Unis, l’enjeu dépasse largement le secteur minier congolais.
Le cobalt est notamment utilisé dans les batteries lithium-ion qui équipent les véhicules électriques et de nombreux appareils électroniques. Il entre également dans certaines technologies militaires, aéronautiques et spatiales.
Le cuivre, lui, est indispensable aux réseaux électriques, aux infrastructures numériques, aux véhicules électriques et à la transition énergétique.
Le problème identifié par Washington est donc celui de la concentration de la chaîne d’approvisionnement.
Une grande partie des minerais provenant de RDC passe par des entreprises chinoises ou par des infrastructures de transformation liées à la Chine. La NGA estime que cette situation rend les chaînes d’approvisionnement occidentales « dangereusement peu sûres » en cas de dégradation des relations entre Pékin et Washington.
Cette vulnérabilité ne concerne d’ailleurs pas uniquement la RDC. Selon l’ONU, la Chine domine également largement le raffinage mondial de plusieurs minerais critiques, notamment les terres rares, le lithium et le cobalt. En 2025, la RDC représentait à elle seule 74 % de la production minière mondiale de cobalt, tandis que la Chine représentait 69 % de la production mondiale de terres rares.
Pékin a pris de l’avance
La présence chinoise dans le secteur minier congolais remonte principalement au début des années 2000, lorsque Pékin a encouragé ses entreprises à sécuriser à l’étranger l’accès aux matières premières stratégiques.
L’accord Sicomines, conclu en 2007 entre la RDC et un consortium d’entreprises chinoises, est devenu l’un des symboles de cette stratégie : des droits miniers contre des investissements dans les infrastructures.
Depuis, des groupes chinois comme CMOC, Zijin et Huayou ont consolidé leur position dans le cuivre et le cobalt congolais. Des données de l’OCDE indiquent que les entreprises chinoises possèdent ou détiennent des participations dans une large majorité des propriétés de cuivre et de cobalt actuellement actives en RDC.
Washington veut reprendre pied
Face à cette situation, les États-Unis cherchent désormais à construire une chaîne d’approvisionnement alternative.
Washington et Kinshasa ont conclu un partenariat stratégique visant notamment à attirer davantage d’investissements occidentaux dans les minerais critiques et à réduire la dépendance à l’égard de la Chine.
Mais cette stratégie se heurte à une réalité : les entreprises chinoises sont déjà présentes sur le terrain, disposent d’infrastructures, de capitaux et d’une longue expérience du secteur congolais.
Reuters rapportait en mars que Kinshasa avait transmis aux États-Unis une liste de plusieurs dizaines de projets miniers susceptibles d’attirer des investissements américains. Mais les négociations restent compliquées par les problèmes de sécurité, les litiges sur certaines concessions et les exigences de conformité imposées aux investisseurs occidentaux.
Kinshasa veut désormais plus que des exportations
La RDC cherche parallèlement à augmenter la valeur créée localement.
Le gouvernement congolais a récemment renforcé ses restrictions sur les exportations de concentrés de cuivre et de cobalt afin d’encourager davantage de transformation sur le territoire national. L’objectif est de ne plus être seulement un fournisseur de matières premières, mais de développer progressivement une industrie de transformation capable de capter une plus grande partie de la valeur.
Cette politique pourrait également donner davantage de poids à Kinshasa dans ses négociations avec Pékin et Washington.
La RDC au centre d’une bataille mondiale
Pour la RDC, le changement est considérable.
Pendant des décennies, ses minerais ont principalement été abordés sous l’angle du développement économique, des investissements et des recettes publiques.
Ils sont désormais devenus un enjeu de sécurité nationale pour les grandes puissances.
La Chine cherche à préserver l’accès à des ressources essentielles à son industrie.
Les États-Unis cherchent à réduire leur dépendance à l’égard de Pékin.
Et la RDC tente de transformer cette compétition en levier pour attirer des investissements, obtenir davantage d’infrastructures et renforcer sa capacité de transformation locale.
Le véritable enjeu n’est donc plus seulement de savoir qui possède les mines congolaises. Il est de savoir qui contrôlera demain la chaîne complète : extraction, transformation, raffinage, transport et accès aux marchés.
Et sur ce terrain, le rapport de la NGA constitue un avertissement clair pour Washington : la Chine est déjà largement installée dans le cœur minier de la RDC.
Pour Kinshasa, cette rivalité pourrait représenter une opportunité historique — à condition de parvenir à négocier avec les deux puissances sans remplacer une dépendance chinoise par une nouvelle dépendance occidentale.















