Kiki Kienge
Au-delà des déclarations formelles et des conjectures politiques, un sujet prédomine à présent le discours congolais : les réformes exigées par Washington à la RDC nécessitent-elles effectivement une modification constitutionnelle, comme le suggère le président Félix Tshisekedi ? Depuis plusieurs mois, les pourparlers entre Kinshasa, Washington et Kigali concernant la sécurité régionale, les ressources stratégiques et les investissements de l’Occident ont remis la RDC au cœur des préoccupations américaines en Afrique centrale. Les défis diplomatiques cachent une demande croissante des États-Unis pour hâter certaines réformes structurelles au sein du pays.
Justice, gouvernance, transparence minière, lutte contre la corruption, sécurisation des investissements : les attentes américaines sont nombreuses. Mais dans le débat intérieur congolais, un autre sujet s’est imposé progressivement, celui d’un éventuel changement de la Constitution.
Des réformes avant tout économiques et sécuritaires
Officiellement, Washington insiste surtout sur quatre priorités :
– restaurer l’autorité de l’État dans l’est du pays ;
-améliorer le climat des affaires ;
– garantir la traçabilité des minerais critiques ;
– renforcer l’État de droit.
Ces demandes s’inscrivent dans un contexte géostratégique particulier. Les États-Unis cherchent à sécuriser leurs approvisionnements en cobalt, cuivre et coltan face à la domination chinoise dans le secteur minier congolais.
Le corridor de Lobito, soutenu par les Américains et les Européens, symbolise cette nouvelle offensive économique occidentale en Afrique centrale. Kinshasa est ainsi encouragée à offrir davantage de garanties juridiques aux investisseurs étrangers.
Dans les cercles diplomatiques occidentaux, la priorité reste donc la stabilité institutionnelle plutôt qu’une transformation constitutionnelle.
Pourquoi Tshisekedi évoque la Constitution
C’est pourtant sur le terrain politique intérieur que le débat s’est déplacé.
Depuis 2024, Félix Tshisekedi multiplie les critiques contre la Constitution de 2006, qu’il juge « dépassée » et insuffisamment adaptée aux réalités actuelles du pays. Ses proches évoquent régulièrement la nécessité de « réformes profondes des institutions ».
Le chef de l’État laisse entendre que certaines transformations réclamées par les partenaires internationaux, notamment dans la justice et la gouvernance, nécessiteraient une réorganisation institutionnelle plus large.
Mais cette argumentation convainc peu une partie de l’opposition et de la société civile.
Pour ses détracteurs, les réformes exigées par les États-Unis peuvent être mises en œuvre à travers :
– des lois ordinaires ;
– des réformes administratives ;
– des mesures réglementaires ;
– ou une meilleure application des textes existants.
Autrement dit, sans toucher au socle constitutionnel.
L’ombre du troisième mandat
En réalité, derrière la discussion juridique se trouve une interrogation bien plus délicate : la question du maintien au pouvoir de Félix Tshisekedi après 2028. Actuellement, la Constitution du Congo impose une limite de deux mandats à la présidence. Plusieurs propos équivoques du président et de certains membres de l’Union sacrée ont réanimé les doutes concernant une éventuelle tentative de révision dans le futur. Ainsi, l’opposition reproche au gouvernement d’employer les pourparlers avec Washington comme un écran politique pour initier une révision constitutionnelle aux répercussions plus vastes. « On confond délibérément les réformes économiques avec la discussion sur les mandats présidentiels », remarque un diplomate africain basé à Kinshasa.
« Les citoyens américains privilégient principalement la stabilité et la transparence, plutôt qu’une modification des règles démocratiques. »
Washington demeure prudent
Du côté des États-Unis, aucune déclaration formelle ne relie les réformes demandées à une modification de la Constitution de la République Démocratique du Congo. Historiquement, les États-Unis sont réservés en ce qui concerne les discussions sur la politique interne en RDC, bien que de nombreux responsables américains aient constamment souligné l’importance de la démocratie et du changement de pouvoir. Cependant, en privé, de nombreux observateurs occidentaux admettent que l’atmosphère d’incertitude constitutionnelle pourrait affaiblir les investissements que Washington tente précisément de stimuler. Voici le paradoxe : bien que les États-Unis cherchent plus de stabilité institutionnelle pour protéger leurs intérêts économiques, la discussion d’une éventuelle modification constitutionnelle pourrait paradoxalement générer des tensions politiques et de l’instabilité.
Un affrontement politique avant tout congolais
En réalité, la question va bien au-delà des exigences américaines. La discussion autour de la Constitution met principalement en évidence les fissures du système politique congolais : fragilité des institutions, individualisation du pouvoir, suspicion à l’égard des élites au pouvoir et peur d’une régression démocratique. Les réformes désirées par Washington représentent un atout supplémentaire dans ce conflit politique interne, cependant elles ne sont probablement pas le véritable moteur. À Kinshasa, une opinion largement répandue est que la bataille concernant la Constitution ne se déroule pas en premier lieu à Washington, mais au sein même du gouvernement congolais.















