Kiki Kienge
À Abidjan, devant un parterre de dirigeants politiques, de patrons africains et d’investisseurs internationaux réunis à l’édition 2026 de l’Africa CEO Forum, le président rwandais Paul Kagame n’a pas choisi la voie diplomatique. Le chef de l’État a livré une intervention directe, presque accusatrice, sur les rapports que les puissances mondiales entretiennent avec le continent africain.
Le ton était grave, mais le message clair : derrière les discours occidentaux sur la démocratie, les droits humains ou la bonne gouvernance, se cache selon lui une logique beaucoup plus ancienne, celle de l’extraction et du contrôle des ressources africaines.
« Les sanctions ne sont pas toujours des instruments de principe », a lancé Kagame, devant une salle attentive. Dans son analyse, ces mécanismes servent moins à défendre des valeurs universelles qu’à préserver des intérêts stratégiques. Les États jugés “fréquentables” seraient souvent ceux qui permettent l’accès aux minerais, aux marchés ou aux zones d’influence, tandis que les autres deviennent des cibles politiques commodes.
Le président rwandais a poussé la comparaison plus loin encore, convoquant l’histoire coloniale européenne pour illustrer ce qu’il considère comme une continuité du système international. « Autrefois, les rois distribuaient des territoires à leurs proches pour qu’ils les administrent à leur guise », a-t-il rappelé, avant d’établir un parallèle avec certaines formes contemporaines d’ingérence géopolitique. Selon lui, les méthodes ont changé de vocabulaire, mais pas de logique : des puissances extérieures continuent de désigner des relais locaux chargés de défendre leurs intérêts dans certaines régions du continent.
Mais c’est surtout lorsqu’il a évoqué la responsabilité des Africains eux-mêmes que son intervention a pris une dimension plus politique encore. Pour Kagame, le principal danger n’est plus seulement extérieur ; il réside aussi dans l’habitude prise par les élites africaines de négocier depuis une position de faiblesse permanente.
Pendant trop longtemps, a-t-il estimé, l’Afrique s’est comportée comme un espace disponible à exploiter par « quiconque est assez puissant ou assez rusé pour venir se servir ». Une posture qui, selon lui, doit désormais prendre fin.
« Nous devons être capables de dire non », a insisté le président rwandais, appelant les dirigeants africains du secteur public comme du privé à redéfinir eux-mêmes la valeur de leurs ressources, de leurs marchés et de leurs actifs stratégiques.
Au-delà de la formule, c’est toute la question de la souveraineté économique africaine qui s’est invitée au cœur des débats de l’ACF. Car derrière les notions d’intégration régionale, de transformation industrielle ou de partenariats internationaux, une interrogation revient désormais avec insistance : comment s’ouvrir au monde sans rester vulnérable aux rapports de force qui structurent l’économie mondiale ?
Dans les couloirs du forum, les propos de Kagame ont trouvé un écho particulier auprès d’une partie du patronat africain, de plus en plus sensible aux enjeux de contrôle des chaînes de valeur, de transformation locale des matières premières et de financement autonome des économies du continent.
L’intervention du dirigeant rwandais n’avait rien d’une lamentation tiers-mondiste. Elle ressemblait davantage à une doctrine politique : celle d’une Afrique qui ne veut plus seulement attirer les capitaux étrangers, mais négocier avec eux selon ses propres termes.
À Abidjan, Kagame n’a finalement pas dénoncé uniquement l’hypocrisie des puissances mondiales. Il a surtout posé une question inconfortable aux dirigeants africains : le continent est-il réellement prêt à défendre la valeur de ce qu’il possède ?















