Kiki Kienge
« la RDC aspire-t-elle à devenir enfin une puissance économique souveraine… Ou demeurer indéfiniment la source de ressources pour ses voisins et autres ? »
Alors que l’Ouganda construit des pipelines, des raffineries et des corridors énergétiques, la RDC paraît à nouveau disposée à fournir ses ressources… et à importer le lendemain la valeur générée ailleurs. Les propos de Yoweri Museveni suite à son entretien avec Félix Tshisekedi auraient dû entraîner sans délai une discussion nationale à Kinshasa, pourquoi pas un débat à l’assemblée nationale.
Le président de l’Ouganda a annoncé que la République Démocratique du Congo projetait d’utiliser les installations pétrolières de l’Ouganda, pipelines, logistique et raffinerie afin de développer ses propres réserves localisées autour du lac Albert.
Décrite comme une « collaboration régionale », cette vision semble surtout être un cri de désespoir : soixante-cinq ans après son indépendance, la RDC court toujours le risque d’exploiter ses ressources sans avoir la maîtrise des infrastructures stratégiques nécessaires pour en tirer profit. Il est nécessaire d’examiner les situations de manière objective. Dans cette collaboration, qui en bénéficie réellement ? L’Ouganda a presque entièrement tout organisé : – un couloir régional vers la Tanzanie ; une unité de raffinage nationale ; des infrastructures logistiques ;
– des voies commerciales ; des ententes avec les grandes entreprises pétrolières ;
– depuis plus de quinze ans, une stratégie énergétique cohérente est mise en œuvre. Quant à la RDC, elle détient du pétrole… mais la structure industrielle n’est toujours pas en place. En d’autres termes : Kampala crée l’instrument, tandis que Kinshasa fournit les ressources nécessaires.
L’écart est colossal Si le pétrole congolais passe par l’Ouganda, ce dernier s’appropriera une portion importante de la valeur : – frais de transfert ; raffinement ; entreposage ;
– prestations logistiques ; postes techniques ;
– impôts indirects ; impact géopolitique régional. Quant à la RDC, elle se reposerait principalement sur les revenus d’extraction, exactement le schéma économique qui l’a déjà piégée dans une dépendance minière pendant des décennies. Le plus troublant se trouve ailleurs : l’Ouganda aspire à être une puissance régionale tandis que la RDC est encore prisonnière de l’urgence budgétaire.
Museveni a compris depuis longtemps qu’au XXIe siècle, contrôler les infrastructures vaut parfois plus que posséder les ressources elles-mêmes. Celui qui contrôle le pipeline contrôle le rythme des exportations. Celui qui contrôle la raffinerie contrôle la transformation. Celui qui contrôle la logistique contrôle la dépendance de son voisin.
Et Kinshasa semble prête à accepter ce rapport de force.
Pourquoi la RDC, pays-continent doté d’immenses réserves naturelles, n’investit-elle pas massivement dans ses propres installations stratégiques ?
La question devient presque embarrassante lorsqu’on compare les trajectoires des deux États.
L’Ouganda :
– économie plus petite ;
– territoire plus réduit ;
– ressources inférieures à celles de la RDC ;
– mais État plus structuré et vision industrielle claire.
La RDC :
– ressources gigantesques ;
– potentiel énergétique colossal ;
– accès immense au marché régional ;
– mais incapacité chronique à transformer ses
– matières premières localement.
Le contraste est cruel
Plus inquiétant encore : ce projet pourrait transformer l’Est congolais en simple arrière-pays économique de Kampala.
D’ores et déjà, une part significative des transactions commerciales dans l’Est de la RDC repose sur les corridors ougandais. Les marchandises passent par l’Ouganda, les commerçants obtiennent des financements à Kampala et les routes qui relient Bunia, Kasindi ou Beni consolident cette intégration déséquilibrée. Si, demain, le pétrole congolais est également lié aux infrastructures ougandaises, Kampala aura un contrôle économique énorme sur l’est du Congo et pourquoi pas sécuritaire. En effet, l’historique des relations entre ces deux nations devrait inciter Kinshasa à faire preuve de prudence.
Les conflits congolais, les reproches fréquents de déplundering des ressources, les incertitudes en matière de sécurité dans l’est ainsi que les préoccupations économiques ougandaises concernant les régions minières ont durablement marqué la conscience congolaise. Même en présence de bonnes relations diplomatiques, les intérêts stratégiques demeurent toujours. L’Ouganda, comme le Rwanda ne sont pas philanthropes dans la région. Kampala, tout comme Kigali, suivent une stratégie sensée : se positionner en tant que centre énergétique et commercial pour la région des Grands Lacs. Dans cette stratégie, la dépendance structurelle du Congo représente un atout considérable.
L’ironie est tragique : la RDC pourrait de manière indirecte soutenir l’essor industriel de son voisin en utilisant ses propres ressources. Alors que l’Ouganda pourrait développer des compétences, des infrastructures, une influence régionale et des bénéfices supplémentaires, Kinshasa pourrait encore se retrouver à exporter une richesse dont la plus grande valeur serait générée ailleurs. Ainsi, le risque ne se limite pas à l’aspect économique. C’est une question de civilisation Un pays qui n’assure pas le contrôle de la transformation, du transport et des infrastructures liées à ses ressources finit inévitablement par perdre une part de sa souveraineté véritable et rester esclave de ses voisins.
La question fondamentale n’est donc pas de déterminer si l’utilisation des infrastructures en Ouganda serait moins onéreuse à court terme.















