Kiki Kienge
À Kinshasa, Félix Tshisekedi n’a pas seulement répondu aux questions des journalistes. Pendant plus de deux heures, lors de sa conférence de presse du 6 mai 2026, le président congolais a esquissé une nouvelle doctrine politique : sécuritaire, souverainiste sur les minerais, ouverte à des réformes institutionnelles sensibles et résolument tournée vers le partenariat stratégique avec Washington.
Dans un contexte de guerre persistante dans l’Est de la RDC, de tensions régionales avec Kigali et de compétition mondiale autour des minerais critiques, cette prise de parole apparaît comme l’une des plus importantes depuis sa réélection.
Pas d’élections sans paix
Le message le plus commenté reste celui concernant les élections générales prévues en 2028. Félix Tshisekedi a clairement lié leur tenue au retour de la sécurité dans l’Est du pays, où les rebelles du M23/AFC contrôlent toujours plusieurs zones stratégiques.
« Comment organiser des élections crédibles quand une partie du territoire est occupée ? », a-t-il lancé, en évoquant les millions de déplacés et l’impossibilité logistique d’un scrutin national inclusif.
Cette déclaration a immédiatement alimenté les soupçons de l’opposition, qui accuse déjà le pouvoir de préparer un glissement du calendrier électoral.
Mais le chef de l’État assume désormais un discours d’exception : selon lui, la survie de l’État et l’intégrité territoriale priment sur les échéances politiques.
Le virage américain sur les minerais stratégiques
L’autre temps fort de la conférence concerne le partenariat en cours de consolidation avec les États-Unis autour des minerais critiques.
Cuivre, cobalt, lithium, coltan : la RDC possède une part essentielle des ressources nécessaires à la transition énergétique mondiale. Tshisekedi veut désormais transformer cet avantage géologique en puissance industrielle et géopolitique.
Le président congolais a confirmé que les discussions avec Washington dépassent largement le simple cadre commercial. Elles portent aussi sur :
– la sécurisation des chaînes d’approvisionnement ;
– les investissements industriels ;
– la transformation locale des minerais ;
– les infrastructures énergétiques ;
– et, indirectement, la stabilité sécuritaire dans l’Est.
Kinshasa cherche à sortir du modèle historique d’exportation brute des ressources minières. Le pouvoir veut imposer davantage de transformation locale, notamment dans la filière des batteries électriques.
En filigrane, un autre enjeu apparaît : réduire la dépendance vis-à-vis de la Chine, omniprésente dans le secteur minier congolais depuis deux décennies.
Pour Washington, la RDC est devenue un maillon stratégique dans la compétition mondiale pour les minerais critiques. Pour Tshisekedi, cette nouvelle centralité internationale constitue un levier diplomatique autant qu’économique.
Un bilan défendu sous pression
Face aux critiques croissantes sur la situation sociale et sécuritaire, le président a longuement défendu son bilan depuis 2019.
Il a notamment revendiqué :
– la gratuité de l’enseignement primaire ;
– l’augmentation des recettes publiques ;
– plusieurs projets routiers et énergétiques ;
– des réformes dans les régies financières ;
– l’ouverture économique du pays ;
– et la relance de certains projets industriels.
Mais le président reconnaît lui-même les limites de son action. La guerre dans l’Est absorbe une partie considérable des ressources publiques et ralentit les investissements.
À cela s’ajoutent les problèmes structurels que le régime peine encore à résoudre : corruption, faible capacité administrative, détournements et dépendance aux revenus miniers.
Le dialogue national, nouveau chantier politique
Autre sujet majeur : l’idée d’un dialogue national.
Présenté officiellement comme un cadre de concertation pour renforcer l’unité nationale face à la guerre, ce projet suscite déjà la méfiance de l’opposition et d’une partie de la société civile.
Plusieurs acteurs politiques craignent qu’il ne serve de prélude à une révision constitutionnelle.
Interrogé sur cette possibilité, Tshisekedi n’a pas fermé la porte. Il a évoqué un éventuel recours au référendum « si le peuple le demande », relançant immédiatement le débat sur la limitation des mandats présidentiels.
Dans un pays marqué par les crises institutionnelles récurrentes, cette simple hypothèse suffit à raviver les tensions politiques.
Une présidence de plus en plus sécuritaire
Au-delà des annonces, cette conférence révèle surtout une évolution du pouvoir tshisekediste.
Le chef de l’État apparaît désormais moins comme un président de transition démocratique que comme un dirigeant en temps de guerre, plaçant la sécurité, la souveraineté minière et les rapports de force géopolitiques au cœur de son discours.
L’Est de la RDC est devenu la matrice de toute la stratégie présidentielle :
– sur le plan militaire ;
– diplomatique ;
– économique ;
– et désormais institutionnel.
Dans cette logique, le partenariat avec les États-Unis prend une dimension stratégique majeure : sécuriser les minerais, stabiliser l’Est et repositionner la RDC comme acteur incontournable de la transition énergétique mondiale.
Reste une question centrale : jusqu’où la guerre pourra-t-elle justifier la reconfiguration politique en cours ?















